• psycheetart

« Quelle vision un cheval a-t-il du monde ? » Les chevaux de Franz Marc

Mis à jour : 26 oct. 2019

On peut voir actuellement à Paris, dans l’exposition « Franz Marc et Auguste Macke. L’aventure du Cavalier bleu » au Musée de l’Orangerie, jusqu’au 17 juin 2019, les merveilleux tableaux représentant des chevaux de Franz Marc. Très connue en Allemagne l’œuvre de ce peintre l’est beaucoup moins en France, voire pas du tout. Et nombre de visiteurs de l’exposition vont découvrir pour la première fois ces tableaux surprenants, qui ont pour sujet des animaux. C’était le thème de prédilection de Franz Marc. Non pas dans le « style animalier », car les animaux de Franz Marc sont des êtres oniriques, métaphysiques, primitifs et extrêmement poétiques, qui habitent une nature onirique elle aussi. Lors d’un séjour à Paris, Marc écrit :« C’est avec une sensation indescriptible de plaisir et de jouissance que je flâne à travers cette ville merveilleuse, tel un chevreuil parcourant une forêt enchantée dont il aurait rêvé depuis toujours ».


Il faisait partie, avec Auguste Macke, du mouvement expressionniste allemand, Le Cavalier bleu, qu’il avait fondé avec Kandinsky en 1910. Ce mouvement a eu une grande importance artistique, mais a été de courte durée, car il a été interrompu par la guerre, dans laquelle les deux artistes de l ‘exposition s’engagent. Macke meurt en septembre 1914 à l’âge de 27 ans, Marc tombe à Verdun en mars 1916 à l’âge de trente-six ans.


Tous deux font partie de ces peintres allemands très peu connus en France pour des raisons historiques et politiques, l’ostracisme pratiqué contre les artistes allemands par les musées français (le Centre Pompidou ne possède aucune œuvre du Blaue Reiter), mais aussi tout bêtement parce qu’ils sont morts et que la suite de l’histoire est écrite par les survivants, Kandinsky et Klee, qui ont continué à peindre et à être exposés, alors que pour Macke et Marc on ne sait pas ce qui aurait été leur œuvre future. Franz Marc a participé à l’invention de l’abstraction. S’il avait vécu, serait-il devenu abstrait ? Ou, n’ayant jamais entièrement abandonné la figuration, aurait-il gardé comme Klee les deux modes d’expression ?

Macke et Marc se sont rencontrés en 1910. Macke, vivant à Bonn, venait à Munich pour voir des peintures avant-gardistes et, dans une galerie, il tombe sur des œuvres de Franz Marc, de neuf ans son aîné. Enthousiasmé, il se rend dès le lendemain à l’atelier de Marc et c’est le début d’une amitié très forte, qui a duré jusqu’à leur mort prématurée. Pourtant ils avaient des personnalités très différentes et leurs œuvres ne se ressemblent pas. Marc plutôt mélancolique, Macke extraverti. De plus, contrairement à ce que suggère l’intitulé de l’exposition, Le Cavalier bleu a été fondé par Franz Marc et Kandinsky, tandis que Macke s’en est très vite éloigné. Lui, le pragmatique bon vivant, n’adhérait pas à la dimension spirituelle que partageaient Marc, qui avait étudié la théologie et la philologie, et Kandinsky qui a écrit Du spirituel dans l’Art. « Marc aimait les chevaux, moi les cavaliers », dit Kandinsky, et tous deux aimaient le bleu, couleur de la spiritualité. D’où le nom de Cavalier Bleu.


Parmi les animaux, Marc préférait les chevaux. Chevaux songeurs, qu’il peint en bleu, ce qui leur donne une dimension spirituelle. Progressivement, il s’éloigne de la figuration humaine pour se consacrer à l’animal qui représente bonté, innocence, beauté, vérité, et dont il a une vision empathique, symboliste et idéalisée. Il opère un renversement de perspective radical. Plutôt que de représenter l’animal tel que l’homme le voit, il cherche à rendre la façon dont l'animal perçoit le monde : « Quelle vision un cheval a-t-il du monde ? [...] Quel aspect misérable et quelle absence totale d'âme a notre propre convention qui consiste à placer les animaux dans un paysage appartenant à notre propre vision des choses, au lieu de nous plonger dans l'âme du monde animal afin de deviner son domaine d'images. »

Les animaux de Franz Marc évoquent le chien de Goya, le chien de Miro, et puis ce chien décharné et famélique de Giacometti dans lequel le poète Charles Juliet voit un «étonnant, prodigieux, tragique autoportrait».


Qu’est donc pour Franz Marc cette figure du cheval à laquelle il est si profondément identifié, au point de vouloir « ressentir les vibrations de sa vie intérieure » ou de les peindre « tels qu’ils sont réellement, tels que la forêt ou le cheval se sentent eux-mêmes, leur essence absolue ». Il a dit qu’il n’aimait pas que l’œuvre soit comme une image en miroir de lui-même. Le cheval est-il une figure qui permet d’échapper au miroir et d’explorer l’altérité de manière plus radicale ? En quoi cet artiste serait éminemment moderne. En effet, cette oeuvre trouve une résonance, près d’un siècle plus tard, dans les préoccupations contemporaines autour de l’animalité. La philosophe Elisabeth de Fontenay, spécialiste de l’animalité, a évidemment été très intéressée par Franz Marc. « Je me suis passionnée pour Franz Marc, tandis que j’écrivais Le silence des bêtes (1998), parce qu’il a su peindre des animaux de manière tout à fait nouvelle, avant-gardiste et en même temps baignée d’empathie ». Puis elle a été fascinée par la correspondance de Franz Marc avec sa femme pendant les deux ans qu’il a passés sur le front. En effet, même sur les champs de bataille, il continue son œuvre en dessinant dans un petit carnet et il écrit à sa femme des lettres troublantes. « La peinture est « comme une prémonition de cette guerre – horrible et bouleversante. Je peux difficilement concevoir que je l’ai peinte. » Ou encore : « Il n’est rien de plus affligeant, de plus déroutant pour l’esprit que de parler de la guerre, et il est, de toute façon, impossible de parler d’autre chose, cela ressemble à une conversation d’aliénés, purement fictive — la guerre elle-même est une énigme insoluble que le cerveau humain a lui seul inventée mais qu’il est bien incapable de penser jusqu’au bout. » On pense ici aux remarquables écrits de guerre de W.R. Bion, lui aussi confronté à l’impensable de ces expériences de traumatisme extrême et qui n’a cessé de se demander comment les penser quand-même. Cette interrogation et le risque de ne plus pouvoir penser, comme cela se produit chez les psychotiques, sont à l’origine de tout le modèle bionien de la construction de l’appareil psychique.

Dans la correspondance de Franz Marc avec sa femme, Elisabeth de Fontenay découvre un autre aspect de l’artiste.  « Or, voici que je découvrais un Franz Marc, officier allemand de reconnaissance, chevauchant pensivement le long des lignes ennemies. Il y a un tel contraste, un tel conflit entre les intérêts de ce peintre qui fonda le Blaue Reiter avec Kandinsky, qui connaissait et admirait la peinture française, qui rêvait d’œuvres d’art totales et ce soldat, étrangement proche du Chevalier de Dürer et du Cornette Christophe Rilke, que nous avons cru à la possibilité de composer un chant “de l’amour et de la mort” qui soit à l’écoute de la terrible modernité européenne. »


Franz Marc voulait effectivement fonder une avant-garde européenne avec ses amis, le Russe, Vassily Kandinsky, les Français, Robert Delaunay ou Apollinaire, le Suisse, Paul Klee, le compositeur Schönberg, à partir des échanges artistiques entre futurisme, cubisme, expressionnisme. Imprégnés de références françaises - Cézanne, Gauguin, Matisse, Picasso ou Delaunay -, ces artistes voulaient renouveler l’art, en y intégrant des sources nouvelles et multiples : art non-occidental, art populaire et ancien, expressions marginales celles des « fous » et des enfants.


« L’art prend aujourd’hui des directions que nos pères étaient loin de rêver ; devant les œuvres nouvelles, on est comme plongé dans un rêve où l’on entend les cavaliers de l’Apocalypse fendre les airs ; on sent une tension artistique gagner toute l’Europe. »


C’est un réseau cosmopolite extrêmement fécond et vivace qui se met en place pendant quelques années, mais une Apocalypse y met fin. En août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Marc et Macke sont mobilisés en Allemagne, tout comme Braque, Apollinaire ou Duchamp-Villon, côté français.


Le mouvement du Cavalier bleu n’en reste pas moins emblématique de ces années de création artistique qui ont contribué à la construction d’une culture européenne originale et innovante.


Simone Korff Sausse

Psychanalyste. Membre de la SPP. Anciennement maître de conférence à l'université Paris 7 Diderot, 

UFR Etudes psychanalytiques. Membre du CPRMS. 146 Boulevard du Montparnasse,

75014 Paris.

Posts récents

Voir tout

PSYCHÉ 

  ART

© 2019 Psyché et Art